La crise française de la peinture chinoise – Un regard sur les relations entre les peintres chinois et la France

Art Magazine, septembre 2016

La crise française de la peinture chinoise – Un regard sur les relations entre les peintres chinois et la France

Philippe Cinquini, La crise française de la peinture chinoise - Un regard sur les relations entre les peintres chinois et la France (中国绘画中的法国危机——中国油画家与法国关系一瞥)Meishu 美术 Art Magazine, septembre 2016, p. 100-105.

Résumé:

En juin 1940, Paris est outragé et trahi. A l’aube du 23, Hitler visite la capitale française. Il est accompagné du sculpteur officiel du régime nazi : Arno Breker (1900-1991). Breker dit aimer Paris. Entre 1926 et 1932, il y a été l’élève d’Aristide Maillol (1861-1944) et il a connu la vie de bohème avec le peintre japonais Foujita (1886-1968). A sa manière, Foujita est aussi un amoureux de la France. Très jeune, il voulut partir à l’Ecole des beaux-arts de Paris mais son père lui imposa d’abord d’être diplômé à Tokyo sous la férule de Kuroda Seiki (1866-1924), un autre « Parisien du Japon ». Foujita arrive enfin en France en 1913 pour devenir une figure du Montparnasse des années 1920, adulé et enrichi. Il quitte Paris à l’arrivée des Allemands pour soutenir l’effort de guerre du Japon en Chine et en Indochine. Entre 1939 et 1945, Foujita travaille à des expositions de peintures de guerre. Il produit alors parmi les images les plus abjectes jamais réalisées dans le genre. Ainsi, « l’Ecole de Paris », cosmopolite et bohème, voit deux de ses enfants soutenir le fascisme et le militarisme. Tournons la page.

1940, et cela nous intéresse davantage, c’est l’année que Xu Beihong (1895-1953) passe en Inde dans le sillage de deux grands hommes : Rabindranath Tagore (1861-1941) et le Mahatma Gandhi (1868-1948). Xu Beihong donne des cours à l’Université de Santiniketan fondée en 1901 par le prix Nobel de littérature. Xu Beihong voyage et peint comme un pèlerin inspiré par les paysages de l’Himalaya et les eaux du Gange dont la source est si proche de la Chine. En Inde, Xu Beihong produit ce qui est son plus grand chef-d’œuvre, Yugong Yishan – Le fou déplace la montagne. Ambidextre de la peinture, il utilise les deux hypothèses plastiques à sa disposition : l’encre et l’huile. Autour de cette œuvre double et monumentale, on trouve des dizaines de dessins et d’études préparatoires. Dans de paisibles scènes de la vie quotidienne, des buffles et des personnages de tous âges, hommes, femmes, enfants, sont occupés aux travaux des champs et à l’artisanat. Ces dessins sont signés « Ju Péon », du nom que Xu Beihong s’est donné en France, et les dates sont écrites en français.

Avec Xu Beihong entrons dans la question de la peinture à l’huile chinoise et de sa relation avec Paris. Nous sommes de parti pris car en mettant en exergue cette contradiction entre lui et des bohémiens qui se sont fait fort de participer à l’Ecole de Paris pour finalement soutenir le militarisme, nous voulions écorcher la belle image de l’épiphanie moderniste qui fait de l’Ecole de Paris, de ce Paris cosmopolite, la quintessence de la modernité en art. Aux yeux des critiques et des historiens, si à Paris on ne provient pas de ce creuset, point de salut au 20e siècle. Or, si Xu Beihong n’a pas fait partie de l’Ecole de Paris et s’il n’a jamais été cosmopolite, il aura vraiment aimé Paris et ses beaux-arts sans jamais vendre son âme au diable.

Au delà, nous souhaitons apporter la contradiction à un discours qui vise à disqualifier Xu Beihong, et tout le Xu Beihong Xuepai - l’Ecole de Xu beihong, pour les faire déchoir de la modernité et les cadrer dans une parenthèse malheureuse de l’histoire de l’art chinois. Dans cette veine, des scholars comme Michael Sullivan (1916-2013) ont fait de Lin Fengmian (1900-1991), de Pang Xunqin (1906-1985), de Liu Haisu (1896-1994), et d’autres artistes comme Chang Yu (1901-1966) redécouvert depuis peu, les héros d’une épopée chinoise moderne nourrie momentanément à l’Ecole de Paris comme forme transitoire de l’art mondialisé.