【Conférence】Les Beaux-Arts de Paris, un rêve français en Chine

Date: 23 février 2023
Lieu: Lycée français de Shanghai

【Conférence】Les Beaux-Arts de Paris, un rêve français en Chine

Introduction:

Les Beaux-Arts de Paris, un rêve français en Chine

Conférencier : Philippe Cinquini

23 février 2023, Lycée français de Shanghai

Le 23 février 2023, M. Philippe Cinquini a été invité au programme du Lycée français de Shanghai, il a donné une conférence intitulée Les Beaux-Arts de Paris, un rêve français en Chine.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

En commençant par Le cimetière marin de Paul Valéry, professeur Philippe Cinquini raconte l'histoire des artistes chinois qui ont étudié à l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris dans la première moitié du XXème siècle.

« Oh Vivre, ce n’est qu’à épuiser mon effort, éteindre ma conscience, anéantir mon être ! ».  Cette phrase est écrite au crayon dans le coin supérieur gauche du Dessin 777 conservé au musée Xu Beihong à Pékin. En effet, les mots de Xu Beihong sont une « citation », au sens artistique, du Cimetière marin et de l'exergue de Pindare qui précède le poème de Paul Valéry. Le plus grand écrivain français de l’entre-deux-guerres, Paul Valéry, eut dans sa préface à l’exposition chinoise au Musée du jeu de Paume en 1933, des mots bienveillants qui brillaient derrière le voile pessimiste d’un temps menaçant : « En peu d’années, les jeunes artistes chinois ont eu connaissance de l’ensemble des œuvres européennes. Ils sont en possession de deux passés, le leur et le nôtre ».

Dessin 777, Xu Beihong, Musée commémoratif de Xu Beihong

Couverture du catalogue de l’exposition chinoise au Musée du jeu de Paume en 1933

L'importance de Paris dans les arts

En 1930, lors de son séjour en France, Liu Haisu a visité l'atelier d'Albert Besnard (1849-1934), directeur de l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, laissant derrière lui une photographie, qui a été publiée dans Liangyou en 1931. Cette photographie produite à Paris puis diffusée en Chine, joua un rôle direct dans le conflit qui opposa fin 1932 Liu Haisu à Xu Beihong, reflétant la polarisation du champ artistique chinois à la fin des années 1920 et au début des années 1930 et initiant notre recherche sur les artistes chinois en France.

Liu Haisu avec Zhang Xian (1er à gauche), sa femme Zhang Yunshi ( 2ème à gauche) et Fu Lei (1er à droite) dans l'atelier d'Albert Besnard en 1930.

Arrivé en France en 1919, Xu Beihong entre dans les ateliers de François Flameng (1856-1923), Fernand Cormon (1845-1924) et Lucien Simon (1861-1945) à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, il a également étudié en dehors de l'École avec Pascal Dagnan-Bouveret (1852-1929) pendant plusieurs années. Albert Bernard a également eu une grande influence sur Xu Beihong, et l'a fait entrer dans le monde de l'élite de la culture et de l'art français. Dans une photographie de Xu Beihong, celle prise dans son atelier à Nankin dans les années 1930, on reconnaît son chef d’oeuvre, Tian Heng et ses cinq cents fidèles, à l’arrière-plan, avec un petit portrait de femme au chapeau, une oeuvre d’Albert Besnard. L’hommage de Xu Beihong à Besnard est évident.

Xu Beihong dans son atelier à Nankin au début des années 1930, à gauche un petit portrait de femme au chapeau de Besnard, conservé aujourd’hui au Musée commémoratif de Xu Beihong à Pékin.

Le parcours vu à la lumière des archives

L'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, au bord de la Seine, ouvre sa porte à la découverte de cette histoire. Ses archives d'étudiants constituent un éclairage sur le parcours des artistes qui ont séjourné en France. Il a fallu plus de dix ans de recherches, associées à des documents conservés aux Archives nationales, pour mettre en lumière la « Vague chinoise » à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris entre les deux guerres mondiales.

À travers les archives de chaque étudiant chinois de l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, nous avons pu visualiser les contours de cette « Vague chinoise ».

la « Vague chinoise » par les logiciels visualisation

l’École de Paris masque l’École française

Il est intéressant de revenir au texte d’André Warnod du 27 janvier 1925 publié dans le journal comoedia et qui pour la première fois exprima nettement l’existence de « l’École de Paris ». Depuis, les artistes de l'École de Paris sont devenus plus populaires sur le marché de l'art, mais l'histoire de l'art n'est pas l'histoire du marché de l'art, et l'École de Paris ne représente pas l'École française de l'époque. La question qui se posait à Xu Beihong et aux autres précurseurs : quelle École française pour quelle modernité chinoise ?

la texte d’André Warnod du 27 janvier 1925 publié dans le journal comoedia

Le grand réformateur chinois Cai Yuanpei (1868-1940)

Derrière les nombreux artistes chinois en France, on trouve toujours un personnage historique important. Cai Yuanpei était un grand réformateur : ministre de l’éducation, président de l’Université de Pékin en 1916, impliqué dans la fondation de l’Institut franco-chinois de Lyon etc.

L’esthétique républicaine a été formulée par Cai Yuanpei en 1917 et elle a nourri le mouvement moderniste du 4 mai 1919. Elle attribue à l’art un rôle moteur, une « fonction réformatrice ». Cette idée a prévalu durant toute la période Minguo, et avec différentes nuances, elle a dominé toutes les autres positions. L'esthétique républicaine de Cai Yuanpei pouvait se nourrir du modèle que l'on trouve dans les institutions françaises traditionnelles. C'est pourquoi la France, et Paris en particulier, est devenue une destination privilégiée pour les études à l'étranger.

Selon le concept de Cai Yuanpei, il importait de remplacer la religion par l’éducation artistique, le phénomène à l’École des beaux-arts mettait ainsi en pratique le programme de Cai Yuanpei, soit de former des savants dans les beaux-arts capables de contribuer à donner une consistance irrésistible au mouvement de réforme de la société chinoise.

Cai Yuanpei(1868-1940)

École nationale supérieure des Beaux-Arts, Paris - un temple de beauté

Entre 1914 et 1955, une totalité de 132 étudiants chinois ont étudié à l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Cette École est devenue le centre d'une vague d'artistes chinois étudiant en Europe, et le point de fixation de l'académie a également permis à la vague d'artistes chinois en Europe de présenter un caractère différent de celui des Japonais. Que cherchaient les artistes chinois dans la rue Bonaparte ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de comprendre l'ensemble du système d'enseignement de l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris à cette époque.

De fait, cette étude de l’œuvre de Xu Beihong nous a permis d’amorcer efficacement notre seconde partie consacrée à la place de l’École des beaux-arts de Paris dans les enjeux artistiques entre la France et la Chine (apprentissage et expérimentation, influence et création). A travers Xu Beihong, nous avons pu traiter dans un seul mouvement les trois aspects que nous nous proposions : « 1 – Le dessin académique et l’acquisition d’une supériorité technique, 2 – Le corps, la terre et l’histoire, un cycle thématique en France et en Chine, 3 – La nationalisation d’une influence étrangère, du dessin et de l’huile vers l’encre ».

Moulage des colonnes du Parthénon dans la Cour vitrée du Palais des études de l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, 1880

Les influences françaises inscrites dans les oeuvres chinoises

La base de l’enseignement de l’École fonctionne encore au XXe siècle à travers « l’École du modèle » sur la base du « Trivium » : étude du modèle vivant, étude de l’antique et étude de l’anatomie. Dans sa préoccupation pour le corps, Xu Beihong a intégré les questions issues de sa culture d’origine ainsi que celles du milieu dans lequel il a évolué à l’époque à Paris. Dans le cadre académique, ces questions consistent à comprendre et à évaluer un héritage qui remonte à l’origine de l’École des beaux-arts pour définir les moyens mis en oeuvre à représenter la « figure du corps ».

Nous pensons qu’il s’agit du projet pictural essentiel que Xu Beihong développe dans sa peinture à l’huile et à l’encre ; il y transpose directement la plupart des acquis techniques qu’il éprouve pendant des années en France par sa maîtrise du dessin et l’approche anatomique vue sous l’angle morphologique et anthropologique.

Vers 1940, Xu Beihong produit deux versions du même sujet à l'encre et à l'huile de Yugong Yishan en Inde, c’est une réussite dans les deux techniques. Ce tableau est une représentation de la Chine elle-même, ce qui lui confère un caractère « national », mais on voit que l’allégorie n’a rien de violent, ni de guerrier. C’est l’image d’une Chine rurale, tenace qui, par sa masse, son poids et sa terre, peut parvenir à de grandios accomplissements.

Yugong Yishan (huile), Xu Beihong, Musée commémoratif de Xu Beihong

Yugong Yishan (encre), Xu Beihong, Musée commémoratif de Xu Beihong

De « Un maître et ses maîtres » à  « La naissance des Beaux-Arts »

Les expositions sont l'un des meilleurs moyens de présenter les recherches sur le sujet. De « Un maître et ses maîtres, Xu Beihong et la peinture académique française » en 2014, à « Un rêve français, De l’École au Salon, les Beaux-Arts à Paris au XIXe siècle » en 2018, et « La Naissance des Beaux-Arts, du Grand Siècle à la Révolution » en 2019,  à travers une série d'expositions, nous avons systématisé cette lignée de relations entre la Chine et la France, qui retrouve son origine dans les beaux-arts.

L'exposition a suscité une grande attention dans le monde académique, tant en France qu'en Chine, et a attiré davantage de chercheurs et de jeunes étudiants sur le sujet de cette « Vague chinoise ».

« La Naissance des Beaux-Arts, du Grand Siècle à la Révolution » en 2019 au Musée de Shanghai