Introduction:
Titre de la conférence :
Regards croisés sur deux peintures françaises modernes
Découverte d’une œuvre d’art
Et non pas “analyse d’oeuvre”…
Nature morte, cuivres et fruits posés sur un entablement de Alfred Arthur Brunel de Neuville (Paris, 1852-1941), vers 1880-1890
Chambre à l’Ottomane verte, Violon et Guitare de Claude Venard (Paris, 1913-2000), vers 1940
Deux “signatures” comme on dit dans le jargon des collectionneurs et marchands d’art en France
Deux tableaux, l’un d’aspect « classique », l’autre d’aspect « moderne »
En fait, les deux appartiennent à la période dite « moderne » - au sens large - de l’art français entre 1850 et 1950.
Plus d’un demi siècle les séparent, donc des différences très importantes
Mais aussi des points communs, des liens, des « passerelles »…
Et puis une ville….Paris : la capitale mondiale de l’art à l’époque.
Au titre « descriptif » – de règle en français - on peut substituer par exemple un titre « sensitif » : Les Fruits du Plaisir …
Ou bien encore un titre « poétique » comme À la recherche du temps perdu, il faut bien comprendre qu’un tableau est une «machine à rêve »…
Référence au 1er tome « Du coté de chez Swann » et sa deuxième partie « Un Amour de Swann », dont l’action se déroule justement dans les années 1880-1890 – époque où Brunel était actif et période où il faut placer notre tableau. Référence à Proust – à la mémoire volontaire et involontaire, etc.
A l’art de vivre aristocratique aussi, envié par la bourgeoisie…
Bref, une époque, une ambiance, sur une musique de Debussy…
Un artiste…
Un nom à « rallonges » - un nom aristocratique :
Alfred Arthur Brunel de Neuville
Le Salon des Artistes Français entre 1879 - 1907
Extrait du catalogue de 1884
Sans doute Brunel porte aussi un autre nom avec une autre signature…
Je ne la connais pas encore - je la cherche – je la traque comme un chasseur…
La question du « catalogue raisonné » d’un artiste.
Promenade dans le tableau
– avec le titre comme clef d’entrée – j’utilise Les Fruits du Plaisir.
Des grappes de raisins charnues, un panier de pêches avec feuilles, des prunes de Damas…Les pêches de Louis XIV, l’admirable « Téton de Vénus », fruit gros, peau jaune lavée de rose carmin, avec un mamelon pointu.
Les Cuivres de l’Abondance : la cruche et la bassine
Une Cuisine de Château : ce qu’on ne voit pas dans le tableau mais qui est important...
L'ombre du Désir et La lumière de la Passion : la lumière d’un foyer (le feu)
Cocagne à la fin de l’Été : la question du temps qui passe : sens du tableau.
Une composition très élaborée : l’organisation « pyramidale » ; effet de débordement, des vides animés, une touche virtuose…
Un Cadre exceptionnel pour un grand tableau.
Un Chef d’œuvre du XIXe siècle
Cette nature morte de Brunel de Neuville représente un chef d’œuvre français du genre « nature morte » au XIXe siècle.
La nature morte se développe véritablement au XVIIe siècle dans le nord de l’Europe, en Flandre où apparaît le terme stilleven pour des « pièces de fruits, fleurs, poissons » ou « pièces de repas servis », ensuite adopté par les Allemands (Stilleben) et par les Anglais (still-life) qui se traduirait par « vie silencieuse ou vie immobile ». Ce genre s’enrichit des différences politiques, culturelles et religieuses de l’époque, dans une Europe où s’opposent « protestants » et « catholiques ».
Brunel, en terme de style, s’inspire clairement de l’Ecole hollandaise du XVIIe siècle. Celle-ci est protestante et ses compositions comportent bien peu d'objets, assemblés au contraire de manière savante et qui sont, posés en déséquilibre sur un rebord. L’observation minutieuse y traduit un goût pour le rendu précis des matières. La symbolique religieuse y est omniprésente ; elle s’inspire de la Bible, et moins de la mythologie antique comme dans l’Europe catholique.
Toutefois, Brunel est un artiste français et parisien qui s’inscrit aussi dans l’évolution générale du genre à partir du XVIIIe siècle. On pense précisément aux toiles de Jean Siméon Chardin (1679-1799) pour s'apercevoir que le plaisir mimétique pur, inavoué au XVIIe siècle au profit du symbole, s'affirme pleinement. Au XIXe siècle, c’est la peinture d’histoire et le portrait qui dominent les Salons. La nature morte s’inscrit alors plus librement dans une approche épicurienne de l’art sans perdre totalement sa portée symbolique.
En d’autres termes, la peinture de nature morte sert à décorer les salons des grandes maisons de ville, des châteaux de la noblesse et de la grande bourgeoisie. Loin d’amoindrir la portée du genre, cette dimension décorative rapproche concrètement et physiquement, la grande peinture de l’art de vivre des élites.
La littérature de l’époque rend compte d’ailleurs d’un phénomène à la fois social et artistique. Une grande nature morte sert de sujet de discussion infini aux hôtes et à leurs invités. On s’extasie devant la virtuosité du peintre, la saveur des fruits et les symboles qui invitent généralement à l’amour et au plaisir. Par exemple, Zola et ses amis peintres passaient des heures devant une nature morte dans l’attente d’un dîner copieux et les plaisirs de la nuit.
On comprend pourquoi - alors que la peinture d’histoire est totalement absente des révolutions modernes de l’art - la nature morte, au contraire, par sa convivialité toujours tendue entre la question de la mimesis et du symbole, sera au cœur des avant-gardes picturales de la fin XIXe et du XXe siècle.
Pour le tableau de Claude Venard
Un bon dans le temps de plus de 60 ans…
Toujours la France et Paris, mais un autre univers, une autre époque.
En effet, ont eu lieu : historiquement, les deux guerres mondiales ; artistiquement, « La Révolution Cubiste ».
En fait, Paris n’est plus objectivement le centre mondial de l’art.
Ce centre s’est déplacé outre-atlantique, où il restera au moins 50 ans…
Comment situer Venard dans ce contexte ?
Le « Rejet » des Beaux-Arts.
Le groupe « Les Forces Nouvelles » en 1937
Pour la défense de la figuration et contre l’abstraction, avec Humblot (1907-1962) et Rohner (1913-2000).
Avant la Seconde Guerre mondiale la question de la « figuration » est cruciale, une véritable « guerre » intellectuelle et artistique.
Le débat est interrompu par la guerre, puis escamoté ; pas de réponse claire encore aujourd’hui…
Après 1945 Vénard cherche sa propre voie
La question d’un « réalisme moderne » ?
« Jeune école expressionniste » – avec Bernard Buffet (1928-1999), à l'ombre de Georges Braque (1882-1963)…
« Visite » du tableau
Des fenêtres aveugles.
Un canapé vert, « Vert acide » (Le canapé vert dans d’autres tableaux)
Un violon, des partitions et une guitare occupent la pièce. (Le petit Violoniste 1946)
C’est un espace reclus.
Un réseau de lignes dures découpe l’espace : séparation et enfermement.
L’atelier du peintre, un espace qui est traité en « nature morte ».
Un autre rythme : en courbe et en arabesque, la matière et sa mise en mouvement.
Une grande virgule transcende la contradiction des droites et des courbes, c’est un geste « vital » exercé sur la matière du tableau.
La sellette de sculpteur et la guitare comme point d’équilibre.
Tableau intéressant car il fait une “transition” dans la carrière du peintre
Ce n’est plus « Forces Nouvelles », mais ce n’est encore non plus le « Néo-cubisme ».
Conclusion :
Une attitude, une posture face à des tableaux ?
Nous, nous passerons mais les œuvres resteront…
Dans ce dialogue Œuvres / spectateur
Quelle est la responsabilité des œuvres, de continuer à exister, être vues, circuler ?
Quelle est la responsabilité du spectateur ?
De jouir d’un tableau,
et non pas de le « posséder ».
On ne « possède » pas une œuvre d’art, même si on l’a achetée…
On a juste le droit d’en jouir et de la transmettre aux autres, pour qu’ils en jouissent aussi.
Nous ne sommes donc que des « passeurs ».
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